Blessure

Alors qu’il pansait sa blessure, il se dit qu’il n’avait vraiment pas de chance cette fois. Il n’avait pas su évaluer la hauteur du grillage et s’était bêtement accroché le mollet avant de retomber lourdement de l’autre côté. Pourvu que le grillage ne soit pas rouillé. Constatant le sang qui s’écoulait il eut un frisson de peur. Il s’ébroua et épongea le liquide sombre de son mouchoir. Un instant il regarda le carré de tissu et vit les armoiries couvertes de taches brunes qui séchaient. Maudite grille fermée ! Maudit grillage ! Maudite Ecole ! Et surtout il se maudit lui-même de s’être laissé entraîner dans cette folle conspiration. Il se releva clopinant, reprit ses appuis, serra les dents et se remit à marcher, le mouchoir noué sous le genou en guise de garrot.

Il prit sur sa droite un sentier forestier à peine visible. Comme la lune jouait à cache-cache avec la sombre frondaison, il n’y voyait guère et se dirigeait au son de la source qui jaillissait non loin de là. Il ne voulait pas utiliser la torche de son téléphone de crainte d’être repéré par un surveillant. Soudain la douleur le saisit et il s’arrêta en grimaçant. Il s’interrogea alors sur l’idée d’abandonner. Ainsi handicapé, il ne pouvait pas participer au rituel prévu se dit-il. Le rituel. Il en avait tellement entendu parler pendant toutes ces années à l’Ecole, mais jamais il n’avait imaginé un jour pouvoir être choisi pour y participer. A la fois inquiet, curieux et légèrement étourdi du fait de la perte de sang, il recommença à marcher.

Par ici…

Il arriva au gros rocher que la rivière contournait et entendit soudain un grand rire. Il sursauta, ne pouvant situer l’origine de ce son incongru. Il se tourna de tous les côtés et reprit son souffle en s’appuyant sur le froid rocher. Quelques gouttes de sueur commencèrent à perler sur son front. Il avança d’un pas, puis d’un autre et ainsi, lentement, poursuivit son chemin. Il tourna à gauche, perpendiculairement à la rivière et s’enfonça davantage dans la forêt sombre. Au bout de quelques mètres, il aperçut un carton accroché avec une ficelle grossière à une basse branche d’arbre. « Par ici » était-il écrit avec une flèche de peinture rouge qui gouttait. Il regarda son mollet, coïncidence ? Il expira bruyamment. Dommage cette blessure, on le suit à la trace, il va bien réussir à s’attirer des ennuis !

Un peu plus loin, il vit une vague lumière. Sa curiosité se réveilla brusquement. Oubliant sa souffrance, il accéléra le pas dans la direction indiquée par le léger panneau. Il s’approcha de la source lumineuse qui dansait un peu plus loin. Il découvrit une torche enflammée fixée à une grande paroi rocheuse. Il était tout près de la grotte. Cette grotte, il la connaissait bien pour s’y être réfugié plus d’une fois, elle n’était pas terrible. Mais c’était la première fois qu’il venait ici de nuit. Un frisson parcouru son échine. Il s’avança et s’arrêta soudain surpris du silence qui régnait tout autour de lui et conscient de se trouver à une sorte de point d’équilibre entre deux mondes, deux univers, deux temporalités.

Dans la grotte

Frémissant légèrement, il prit une grande inspiration et franchit d’un coup l’espace qui lui restait jusqu’au seuil de la caverne. Puis, plus lentement, il s’avança et stoppa en entendant une voix d’outre-tombe qui lui intima : « qui va là ! Arrête-toi ! ». Il s’immobilisa et se mit presque à trembler. Il resta silencieux puis répondit : « Je suis Sylvain, j’ai été appelé et je me présente devant vous, désarmé ». La voix enchaina :
« — Sylvain, quel est le mot de passe ?
— Apprentissage, conscience, acceptation. Répondit le garçon.
— Ferme les yeux et ne bouge pas… Sylvain senti un léger frôlement sur son visage et perçut qu’on lui nouait un bandeau sur les yeux.
— Comme tu as répondu de manière juste, tu es autorisé à poursuivre ton aventure. Mets tes deux mains sur mes épaules et laisse-toi guider ».
Tâtonnant vers l’avant, il toucha le tissu et reconnu là un blazer bien connu. Elevant ses mains, il trouva les épaules et s’y accrocha.
« Mets tes pas dans les miens et détends-toi ». Sylvain restait tout de même inquiet, cette voix, il ne la connaissait pas. Impossible de dire si elle appartenait à un élève de l’Ecole et auquel. Ce n’était pas la voix d’un adulte non plus. Il décida de faire confiance et lentement se mit en mouvement en cadence avec son prédécesseur.

Ils marchèrent un moment. Le sol ne présentait aucun obstacle, mais son guide ayant fait plusieurs rotations, il avait perdu tout repère. Quelques minutes plus tard, ils s’arrêtèrent. Il eut alors l’impression qu’ils n’étaient plus seuls, comme s’il y avait du monde dans la grotte. Il entendait des froissements d’étoffe et de très légers chuchotements. Il respira profondément pour tenter de se calmer les battements de son cœur.

« Sylvain, que viens-tu faire parmi nous ? » dit une nouvelle voix masculine indéfinissable.
— Je viens pour être initié à la Confrérie des Frères Lumineux, répondit-il. La voix s’adressa à une autre personne et dit :
— Frère Flambeau, attestes-tu que Sylvain est digne d’être admis au sein de notre Noble Assemblée ? »
— Je l’atteste Frère Soleil » répondit la voix qui avait introduit le jeune homme dans la grotte.
— Si tu l’affirmes, alors qu’il en soit ainsi. Sylvain, ce soir il va t’être révélé un grand secret. Un secret qui est transmis depuis des générations de collégiens et qui arrive aujourd’hui jusqu’à toi. Jures-tu de garder ce secret toi aussi ?
— Je le jure, répondit le garçon.
— Très bien, repris Frère Soleil. Nous allons te révéler une grande sagesse, tu ne dois jamais l’oublier. Pose ta main gauche sur ton cœur et répète après moi :

Sagesse

Je suis le maître de ma destinée.
Je suis nu et sans armes devant l’Infini.
Je m’incline devant le mystère de la vie.
J’honore toutes les créatures, humaines et non humaines.
Je me pardonne mon ignorance et je m’engage à apprendre.
Je n’ai de compte à rendre qu’à mon Créateur.
J’avance dans la vie avec courage et vérité et ma seule vérité réside dans mon cœur.
Mon regard embrasse le monde avec bienveillance.
Je suis honoré d’être parmi vous et je m’engage à respecter plus que tout l’être que je vais à présent contempler. »

Sylvain, répéta solennellement mot pour mot les phrases prononcées puis se tut. Une main appuya avec douceur sur sa tête pour l’inviter à se pencher vers l’avant. Ainsi positionné, on lui ôta le bandeau et il put alors voir.

Un instant saisit, il contempla alors ému son propre reflet dans une vasque d’eau claire.

La voix du Frère Soleil repris : « Je m’engage à me connaître moi-même, à me découvrir dans les épreuves comme dans les succès. Je m’engage à écouter mon cœur car il est le messager de mon âme et je m’engage à respecter l’être que je suis dans toutes ses dimensions.

Après avoir répété ces phrases, Sylvain fut parcouru d’un grand frisson. Oui, il s’engageait ainsi corps et âme à vivre sa vie en suivant son propre cœur et à écouter cette petite voix intérieure qui le guiderai ainsi sur son propre chemin.

« Frère Lampion, bienvenue à toi ! »

La lumière changea autour de lui. Il leva lentement les yeux et rencontra une trentaine de visages lui souriant. Alors le corps serré et plein d’émotions, les larmes brillant au bord de ses paupières, il leur fit un grand sourire en retour. Célia s’approcha de lui, lui prit la main et l’attira vers le groupe. « Je suis Sœur Chandelle et je suis très heureuse que tu sois enfin parmi nous ». Il reçut alors l’accolade de nombreux copains. Rayonnant de bonheur, il ferma les yeux.

Souvenir

Sur une inspiration, il les rouvrit et constata avec amertume le changement de décor. Tout cela était si loin qu’il l’avait oublié, comme relégué dans un tiroir poussiéreux de sa jeunesse.

Il tâta son mollet gauche et senti la vieille cicatrice. Oui, tout cela avait bien existé. Le rituel, les phrases, l’engagement devant son reflet, les copains, Célia, Frère Lampion ».

Il sentit un comme un mauvais goût dans la bouche et il se demanda à quel moment il s’était perdu. Il ne savait plus. Il secoua la tête, se leva et se mit devant un miroir. Il plongea alors son regard dans ses yeux. Emu par ce qu’il voyait comme une profonde tristesse, il posa sa main gauche sur son cœur et s’inclina devant son reflet pour se remercier d’avoir retrouvé ce souvenir. Il se redressa et prononça à voix basse les phrases qui étaient gravées là depuis toutes ces années : « Je m’engage à me connaître moi-même, à me découvrir dans les épreuves comme dans les succès. Je m’engage à écouter mon cœur car il est le messager de mon âme et je m’engage à respecter l’être que je suis dans toutes ses dimensions ». A ces mots, une immense vague de joie et d’émotion l’envahit tout entier. Non il n’était pas trop tard pour honorer son serment, bien au contraire ! Il se redressa encore davantage, prit une grande respiration, se fit un clin d’œil dans la glace et dit « Mon cher Frère Lampion, bienvenue chez toi, tu as retrouvé le chemin de ton cœur, maintenant, à toi de jouer ! Je t’aime et je serai toujours là pour toi ! ».

Alors il s’habilla d’un tee-shirt blanc et d’un jeans propres, enfila ses mocassins de cuir, mit son téléphone et son portefeuille dans une poche arrière, saisit au vol une veste légère et d’un air de défi ouvrit la porte d’entrée.

Carlotta Munier
Le 26/05/23